
André coupe le contact. Marie jette un œil à son téléphone. Encore l’heure. « Si on repart dans vingt minutes, on évite les camions », dit-elle, comme on annoncerait la météo. Sur la table du camping-car, la cafetière tremble un peu ; sur le frigo, la liste des choses à vérifier attend son tour.
Ils avaient acheté ce camping-car pour être libres. Au final, ils passaient leurs journées à surveiller des horaires : départ, arrivée, fin du stationnement. Même un coucher de soleil se terminait par une question : « On repart à quelle heure demain ? » Un jour, ils ont compris qu’ils vivaient leur retraite comme un planning de bureau. Et ils ont tout changé.
Le déclic, sur un parking de l’Algarve
La scène se passe sur un parking de bord de mer, au Portugal. André, fatigué, est coincé entre deux énormes camping-cars, les yeux rivés sur la borne de stationnement. Marie calcule combien de temps il leur reste avant de devoir bouger. Autour d’eux, des familles descendent vers la plage, serviette sur l’épaule. Eux restent derrière le pare-brise.
Ce soir-là, ils sont garés depuis 17 h 12, Marie l’a noté. À 19 h 12, il faudra payer un supplément ou partir. « On passait notre temps à surveiller l’heure, raconte-t-elle. On regardait le ciel, les vagues… puis l’horloge. » En trois ans, ils avaient avalé plus de 65 000 km et traversé huit pays. Mais ce qu’ils connaissaient le mieux, c’étaient les aires de service et les parkings autorisés.
Un soir, André a fini par lâcher : « On voyage, ou on gère un planning ? » Leurs conversations tournaient autour de la vidange des eaux usées, du branchement électrique, de l’heure idéale pour éviter les bouchons. Le camping-car était devenu une petite entreprise sur roues, avec sa logistique et ses soucis de tous les jours.
Vendre le camping-car et louer à la carte
La décision est tombée un matin, autour d’un café, sur une aire de service en Italie. À 68 et 70 ans, Marie et André ont choisi de vendre le véhicule qui les suivait depuis des années. Leurs amis les ont pris pour des fous.
Leur nouvelle formule : la location au coup par coup. Un van aménagé, un petit fourgon, parfois juste une voiture et des nuits en chambres d’hôtes. Plus besoin de tout emporter, et surtout, plus rien à gérer en permanence.
Ils ont d’abord fait un test : un mois en Bretagne, avec un van loué pour seulement dix jours. Le reste du temps, train, car et marche à pied. À Quiberon, Marie a eu un petit choc : « Il était 16 heures, et je me suis rendu compte que je n’avais pas regardé l’heure depuis le déjeuner. » Pour eux, ce moment valait plus qu’une nouvelle destination cochée sur la carte.
Car posséder un camping-car, c’est aussi traîner une charge mentale qu’on ne voit pas : entretien, assurance, stationnement, règles différentes selon les pays. Avec la location, ils réservent simplement le véhicule adapté au voyage du moment, et n’y pensent plus.
Leur méthode pour voyager « léger dans la tête »
Avant chaque voyage, ils se posent une seule question : qu’est-ce qu’on a envie de vivre cette fois ? Des paysages sauvages et des nuits en bivouac ? Ils louent un van pour toute la durée. Des villes, des musées, des marchés ? Ils prennent le train et ne louent une voiture que quelques jours. L’envie d’abord, le moyen de transport ensuite.
Autre règle : garder au moins deux jours sans aucun horaire au milieu de chaque voyage. Pas de réservation, pas de rendez-vous. « Ces jours-là, on marche sans but ou on lit, raconte André. Et s’il faut trouver une chambre d’hôte au dernier moment, tant pis. »
Côté budget, pas d’explosion. Le prix des locations est compensé par l’assurance, l’entretien et le stationnement à l’année qu’ils ne paient plus. Ils n’ont pas fait le calcul au centime près, mais l’équilibre tient. Et surtout, ils respirent.
Les erreurs qu’ils voient chez d’autres voyageurs
La plus courante, selon eux : croire qu’il faut absolument posséder son camping-car pour être libre. « On pensait ne dépendre de rien ni de personne, sourit Marie. En réalité, on dépendait de notre propre organisation. » Avoir « tout avec soi » rassure, mais ça empêche parfois de changer d’avis, de rester un jour de plus ou de partir sur un coup de tête.
L’autre piège, c’est le voyage qui tourne à la compétition : 800 km dans la journée, trois pays dans la semaine. Eux ont arrêté de se comparer, aux autres camping-caristes comme aux vidéos parfaites des réseaux sociaux. Tout n’est pas rose pour autant : certains jours sont ratés, ils s’ennuient parfois, se disputent pour un GPS mal réglé. Mais sans véhicule à gérer au quotidien, les tensions ont nettement baissé.
Un soir, dans une auberge de montagne, ils ont croisé un couple qui venait d’acheter son premier camping-car. André leur a résumé son parcours en une phrase : « On croyait perdre notre liberté en vendant le camping-car. En fait, on a surtout perdu l’habitude de regarder la montre toutes les deux heures. »
Leurs conseils pour ceux qui hésitent :
- tester la location sur un seul voyage avant de vendre quoi que ce soit ;
- prévoir au moins une journée sans horaire par semaine de route ;
- accepter que tout ne soit pas optimisé, comme un train raté ou une chambre plus chère que prévu ;
- comparer une fois par an, honnêtement, le coût d’un camping-car possédé et loué ;
- se demander de temps en temps si l’on voyage pour collectionner des lieux ou pour vivre des moments.
Voyager moins chargé
Depuis, leurs récits ont changé de couleur. Ils parlent moins de routes et de parkings, plus de rencontres. Marie raconte ce café en Italie où ils ont décidé, sur un coup de tête, de rester deux nuits de plus. Pas de stationnement à prolonger, pas de camping à prévenir : juste un message à l’hôte.
Leur choix ne conviendra pas à tout le monde. Certains adorent bricoler leur véhicule, comparer les aires, peaufiner chaque équipement, et c’est très bien comme ça. Mais leur histoire pose une question qui dépasse le camping-car : pourquoi remplit-on nos journées comme si chaque heure devait être rentable, même à la retraite ?
Marie et André, eux, ont trouvé leur réponse. Leurs plus belles journées sont celles où l’on peut dire « on verra demain »… et le penser vraiment.